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Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation de l'Allier
 

JAEGER Victor

est né le 1er décembre 1897 à Eywiller (67). Son père Georges et sa mère Catherine née MOTSCH sont cultivateurs.

Il est gendarme domicilié à Wasselonne (67) quand il épouse Marie BELLER le 27 octobre 1925 à Marlenheim (67). Son épouse est aubergiste.

Il est décoré de la Médaille militaire par décret du 16 mars 1933 en qualité de gendarme, 20ème légion d'Alsace-Lorraine.

Source de la photo ci-contre: Archives de la famille.


Il prend sa retraite proportionnelle de la Gendarmerie en 1938 et passe avec succès le concours d’inspecteur de la Sûreté Nationale. Affecté à Wissembourg (67), il est détaché à Haguenau.

Il va à partir du 19 juin 1940 être affecté à différents postes : à Schirmeck (67) où, arrêté par la Gestapo, il réussit à s’évader, puis près de la Ligne de Démarcation au Commissariat de  Loches (37) où il fournit des renseignements sur les troupes d’occupation et établit des fausses cartes d’identité.

Début 1943 il est « muté d’office à Vichy à la suite d’une dénonciation par lettre anonyme comme suspect d’activité gaulliste (lettre émanant probablement du chef de la Milice) » selon Philippe Blanchard.


Inspecteur des Renseignements Généraux domicilié au N°41, boulevard Carnot à Vichy (03), il est arrêté par le gestapiste Georges BATISSIER le 30 novembre 1943 dans cette ville et est interné à la Mal-Coiffée, prison militaire à Moulins (03) avant d'être transféré à Compiègne. Voir en annexe les conditions de son arrestation et de sa détention.

Le 6 avril 1944 il est déporté de Compiègne à Mauthausen (Autriche) où il arrive le 8 dans le convoi N° I.199. Il reçoit le matricule N° 62580 et après la quarantaine il est affecté au Kommando de Melk le 24 avril 1944.

Melk: Kommando du KL Mauthausen. La ville de Melk se trouve en Basse-Autriche. Le 21 avril 1944, arrivent 500 des 10000 détenus qui travaillent au projet "Quartz", c'est-à-dire à la construction d'une usine souterraine de roulements à billes pour la firme Steyr, Daimler et Puch. Si l'usine est pratiquement achevée, elle ne produit jamais un seul roulement à billes. Le 15 avril marque la fin de l'évacuation de ce Kommando vers Mauthausen ou Ebensee.
Source: Livre mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.


Puis il est transféré au Kommando d' Amstetten le 23 mars 1945.

Amstetten: Kommando du KL Mauthausen. Kommando créé le 23 mars 1945 pour déblayer la gare bombardée de cet important nœud ferroviaire à l'est de Linz. 1500 détenus, dont des femmes transférées de Ravensbrück, y travaillent.
Source: Livre mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.


Il est évacué sur le Kommando d'Ebensee.

Ebensee: Kommando du KL Mauthausen. Le village d'Ebensee est situé sur le lac Traunsee, entouré de grands massifs montagneux. Implanté le 18 novembre 1943, le camp qui y est installé fonctionne pour la création d'usines souterraines creusées dans la montagne devant produire de l'essence synthétique et des armes secrètes. Le projet reçoit comme nom de code "Zement". 14 tunnels sont engagés, et 10000 détenus travaillent au camp à la fin de l'année 1944. Le 6 mai 1945, date de sa libération, il compte même plus de 16000 personnes, venues de différents camps évacués devant l'avance alliée.
Source: Livre mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.


Il est libéré à Ebensee le 6 mai 1945 et est rapatrié par Longuyon (54) le 25 mai 1945.

Il reprend courageusement ses fonctions dans la police, mais décède le 27 octobre 1948 à Haguenau (67) d'une maladie contractée en déportation.

Sont attribuées à l'Inspecteur-Principal Victor JAEGER
- la Croix de Guerre des T.O.E. (Théâtres d'Opérations Extérieurs)
- la Médaille d'Honneur de la Police Française par arrêté du 4 octobre 1947 avec date d'effet fixée au 31 décembre 1946
- la mention "Mort pour la France" sur décision du Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre en date du 12 février 1951.


Annexe : Témoignage écrit de Victor JAEGER transmis par  François Blanchard et reproduit avec son aimable autorisation.

«  Appréhendé au centre de Vichy le 30 novembre 1943  15 heures par le chef régional du parti franciste dénommé Batissier (1) au service de la Gestapo sous le nom de Capitaine Schmitt, j’ai été emmené au siège de la Gestapo, hôtel du Portugal où, après les formalités d’usage (fouille, etc.), j’ai été mis en cellule.
Au cours de la nuit, j’ai subi l’interrogatoire d’identité, le fonctionnaire allemand m’a fait connaître que j’étais inculpé d’activité anti-allemande. Le lendemain, j’ai été conduit en camion avec six autres détenus (officiers en tenue civile de Clermont-Ferrand) enchaînés aux pieds et aux mains à la maison d’arrêt à Moulins où nous sommes arrivés à 9 heures. Face contre le mur formant enceinte de la maison d’arrêt et, malgré une température très rigoureuse, nous sommes restés sur place jusqu’à midi.
Après une nouvelle fouille, j’ai été mis au secret au grenier de la dite maison d’arrêt. Il n’y avait ni lit ni paillasse. J’ai découvert dans un coin deux couvertures en loques dans un état de malpropreté repoussant. Mes demandes et sollicitations réitérées par la suite, en vue d’obtenir une autre couverture, sont demeurées sans résultat. Un jour, le sous-officier Meyer, adjoint au gardien-chef le Feldwebel Armbruster, est venu dans ma cellule et m’a dit que je serais pendu si j’insistais à renouveler mes récriminations sans fondement.
Vers la mi-mars, deux soldats allemands m’ont emmené dans une salle au rez-de-chaussée où trois agents de la Gestapo du poste de Vichy m’attendaient.
A peine pénétré dans la salle, l’un d’eux, sans mot dire et sans raison valable, m’a porté plusieurs coups de poing dans la figure et des coups de pied au ventre.
Au cours de l’interrogatoire qui a duré environ trois heures, j’ai été mis au courant du chef d’accusation dont je faisais l’objet, savoir :

Activité anti-allemande et anti-collaborationniste
Attitude méprisante et haineuse à l’égard des dirigeants du IIIe Reich et du parti national-socialiste
D’être affilié à une organisation occulte ayant pour mission d’identifier et de surveiller les collaborateurs
D’être un gaulliste et anglophile notoire

J’ai nié énergiquement tous les faits reprochés. Deux des agents m’ont porté des coups de nerf de bœuf sur toutes les parties du corps de sorte que je me suis évanoui.
Après avoir repris connaissance, j’ai renouvelé mes dénégations. A ce moment, l’un des agents m’a montré deux dépositions dactylographiées en langue allemande, en ayant soin de cacher de sa main les noms des dénonciateurs. J’ai relevé sur les deux feuilles les passages suivants : « L’attitude de l’inspecteur Jaeger démontre sa haine contre les Allemands et sa sympathie à l’égard du général de Gaulle. Il s’agit d’un anglophile cent pour cent » « Ses propos sans équivoque sont néfastes à l’œuvre du rapprochement franco-allemand entreprise par le Président Laval. Il s’agit en l’occurrence d’un imposteur dangereux ».
J’ai alors demandé à être confronté à mes dénonciateurs. Aussitôt un soldat allemand, armé d’un fusil et qui se trouvait dans l’antichambre, a pénétré dans la salle. L’un des trois agents, le plus âgé, lui a donné l’ordre de me descendre, le militaire, après avoir introduit une cartouche dans le canon et manœuvré la culasse mobile, m’a mis en joue. Supposant que cette menace n’avait d’autre but que de m’impressionner, j’ai conservé une attitude calme. Le soldat s’est retiré.
De nouveau j’ai été roué de coups par les mêmes agents. Ils m’ont dit que j’étais une forte tête, ajoutant qu’ils étaient obligés maintenant d’employer la manière forte pour me faire parler. Ayant été frappé de la sorte, je n’ai donné plus aucune réponse aux questions posées.
Furieux, l’un des agents m’a craché une dizaine de fois dans la figure et, voulant m’essuyer, il m’a porté un violent coup de cravache sur l’avant-bras droit en disant qu’un traître comme moi ne méritait même pas le crachat d’un Reichdeutscher.
A quelque chose près, ils ont rédigé le procès-verbal en ajoutant que j’avais été trouvé porteur, au moment de mon arrestation, de la somme de 33000 francs. J’ai signé le procès-verbal et j’ai été ramené dans ma cellule.
Vers le 20 mars, j’ai été emmené avec d’autres détenus au camp de Compiègne, en attendant notre transfert en Allemagne. Le 5 avril à 10 heures, un détachement de mille deux cents Français dont je faisais partie a été embarqué, à raison de cent hommes par wagon, en gare de Compiègne. Au moment du départ, il m’a été remis, comme aux autres détenus, la somme 600 francs, sans tenir compte du montant des sommes confisquées au moment de l’arrestation.
Au cours de la première nuit du transfèrement, le train se trouvant arrêté à l’entrée de la gare de Novéant près de Metz, subitement des Schuppos armés de gourdins ont fait irruption dans tous les wagons en criant « « Auszichen ! Déshabillez-vous ! » ».
En laissant dans les wagons habits et vivres qui consistaient en une boule de pain et un morceau de saucisson, nous avons été rassemblés tous sur le perron de cette gare où nous sommes restés environ une heure malgré un froid très rigoureux.
Par la suite nous avons appris que cette mesure avait été prise par le chef de convoi, un lieutenant S.S., à la suite d’une tentative d’évasion qui aurait été commise par certains prisonniers faisant partie du convoi (2). Effectivement nous avions entendu le crépitement des mitrailleuses quelques instants avant l’arrêt du train.
Embarqués dans d’autres wagons sans paille, sans couverture, complètement dévêtus, nous avons continué la route jusqu’à Mauthausen, localité située à quelques kilomètres à l’ouest de Vienne (Autriche). Là, des vêtements usagés, sales, nous ont été remis. La plupart des prisonniers ont dû parcourir, pieds nus, le chemin jusqu’au camp, situé à environ six kilomètres de la gare. Arrivés au camp le samedi de Pâques, le 8 avril 1944 vers 21 heures, nous sommes restés rassemblés dans la cour jusqu’au lendemain à 5 heures. Ayant passé trois jours sans nourriture aucune, trois nuits sans dormir, nous étions tous dans un état physique alarmant. Tous nos bijoux, montres-bracelets, alliances, chevalières, etc. ont été ramassés par les S.S.
Ensuite la tonte, douches chaudes et froides, nous avons été habillés en bagnards, costume à rayures bleues et blanches, tenue habituelle du camp.
Environ quinze jours plus tard, j’ai été dirigé avec d’autres déportés sur le camp de Melk, ensuite à Amstetten et , en dernier lieu, fin mars 1945 lors de l’avance russe dans le secteur de Vienne, au camp d’Ebensee (Tyrol).
Les détenus des différents camps se répartissaient en quatre principales catégories :
a) Les Allemands, juifs ou internés politiques ;
b) Les internés politiques arrêtés au fur et à mesure de l’expansion du IIIe Reich : Juifs autrichiens, tchèques, polonais, hongrois ;
c) Les hommes et les jeunes gens déportés de différents pays occupés à partir de 1940 ;
d) Les officiers et les hommes de l’Armée soviétique, prisonniers de guerre considérés comme suspects.
Soumis aux travaux les plus pénibles, terrassements, portage du bois de mine, de rails, etc. nous étions maltraités et frappés par les S.S. de la façon la plus inhumaine. Par exemple au camp d’Ebensee où la nourriture du prisonnier politique consistait en une soupe claire ( épluchures de pommes de terre cuites à l’eau) et cent-vingt grammes de pain par jour, le nombre quotidien des décès variait entre six cent cinquante et sept cents sur un effectif total de quinze mille hommes.
Nous étions couchés à trois, parfois à quatre hommes dans un lit et, malgré l’état d’amaigrissement, nous n’avions pas la place pour dormir autrement que dans une seule position, sur le côté.
Au camp de Melk, selon les ordres donnés par le chef de camp (Lagerfûhrer) Rudolf Obersturmhührer S.S., ex-chauffeur de taxi originaire de Hambourg, ivrogne invétéré, seuls les accidentés de travail étaient admis à la visite médicale, à l’exclusion de tout malade. Il en résultait que chaque nuit huit à dix de nos camarades sont décédés de maladie.
Les prisonniers dont l’état de santé était particulièrement précaire par suite de la malnutrition et qui gisaient parfois dans un état de coma au moment du rassemblement, ont dû être transportés à l’aide d’une civière sur le lieu de travail où ils restaient exposés à toutes les intempéries : les Kommandoführer s’opposaient formellement à ce que le malade soit placé dans une baraque, souvent le malade est décédé dans le courant de la journée.
Je pourrais citer des centaines de faits analogues, mais j’estime que les révélations faites par les commissions anglo-américaines après la libération démontrent et prouvent d’une façon suffisante les horreurs des camps.
Ces révélations doivent être considérées comme un témoignage irrécusable de la malfaisance des Allemands et de la barbarie des S.S. »

Notes :
(1) Batissier Georges Jany né le 24 mai 1909 au N° 22, rue de Bardon à Moulins (03), inspecteur de police passé à la Gestapo à Vichy sous le nom de Capitaine Schmidt, fusillé à Nevers (58) le 18 juillet 1946.
(2) Selon le livre mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, « En dépit des menaces de représailles des Allemands en cas de tentatives d’évasion et des tensions que ces dernières créent entre déportés dans les wagons, plusieurs d’entre eux parmi les plus jeunes, cherchent à déchausser le plancher et à s’évader. Cinq y parviennent, dont 2 à Thiaucourt, 2 à Pagny-sur-Moselle. Aussi, en pleine nuit du 6 au 7 à Novéant, tous les déportés sont éjectés de leurs wagons et doivent se mettre nus, leurs vêtements étant entassés dans deux wagons vidés de leurs occupants. Ils continuent donc à 120 par wagon et dans l’odeur pestilentielle qui y règne. »


Sources:

- Archives Départementales du Puy-de-Dôme 908 W 168,

- Archives de la famille

- Blanchard François Un résistant méconnu : Victor Jaeger dans Annuaire du Cercle d’histoire de Marlenheim et environs

- Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains

- Etat civil d'Eywiller (67) et de Marlenheim (67)

- Livre mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation Editions Tirésias 2004

- Mauthausen Le Troisième Monument  Amicale de Mauthausen

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