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Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation de l'Allier
  MULLER Eugénie dite Huguette

"Le rayon de soleil des prisonniers"

est née le 31 mai 1923 à l'Hôpital civil de Colmar (68). Son père  Joseph et sa mère Alphonsine née SCHUTZ sont agriculteurs et sont domiciliés à Châtenois (67). Elle passe son enfance à Sherwiller (67), petit village au cœur du vignoble  alsacien, puis fait des études secondaires au Pensionnat Notre-Dame à Siersthal (57).

En septembre 1939 à la déclaration de la guerre, elle est en vacances chez sa tante, Madame LAFAYE, qui tient un petit hôtel-restaurant à Dompierre-sur-Besbre (03). Elle ne rentre pas en Alsace, car les 
populations civiles sont évacuées  en raison de leur proximité avec la Ligne Maginot. 

Source de la photo ci-contre: Archives de la famille.


Bilingue français-alsacien, elle est sollicitée par le maire de Dompierre-sur-Besbre, commune qui se trouve en Zone Occupée, et  va servir d’interprète entre la mairie et la Kommandantur pour régler des problèmes administratifs. Elle commence alors la résistance, car elle a choisi son camp, celui de l’honneur. Voir son témoignage en annexe.

Suite au débarquement des Alliés en Afrique du Nord, les Allemands envahissent l’ex-Zone dite Libre. Elle est alors réquisitionnée pour servir d’interprète à la Mal-Coiffée, prison militaire allemande à Moulins (03), malgré de fortes réticences de sa part. En effet, elle est face à un dilemme, car servir d’interprète, cela peut être perçu comme servir les nazis, donc comme étant du côté des bourreaux, mais c’est aussi la possibilité de servir la Résistance, les victimes. De plus, en cas de refus, la Feldgendarmerie menace de la renvoyer en Alsace annexée où elle devrait subir le Service Obligatoire Féminin, ce qui serait encore perçu comme servir les nazis. Voir son témoignage en annexe.

Yvonne MONCEAU dans son livre " Une prison militaire allemande à Moulins: La Mal-Coiffée" écrit à son propos: « Alsacienne, blonde, charmante, elle était réfugiée chez une tante habitant Dompierre quand elle fut mobilisée comme interprète à la prison. Huguette était le rayon de soleil des prisonniers ! Elle leur portait des lettres, donnait de leurs nouvelles au dehors, à leurs familles, rendait avec un doux sourire le maximum de services. Cela ne pouvait durer. Frau Minna SACHS  nourrissait à son égard une terrible jalousie. Elle fit si bien qu’Huguette fut mise à son tour en prison ! »

Note: Minna Sachs: Cerbère nazi au féminin.

Source du document ci-contre: Raphaël Lassandre.



Huguette MULLER est arrêtée le 8 février 1944 sur ordre d'Hugo GEISSLER, le chef de la Gestapo de Vichy,  parce qu’elle « rendait des services aux internés ». En particulier elle détruisait les lettres anonymes dénonçant les résistants et prévenait les passeurs.Elle est ensuite transférée au Fort de Romainville où elle est immatriculée sous le N° 4913.

Le Fort de Romainville

Ce fort militaire est situé sur la commune des Lilas en Seine-Saint-Denis au nord-est de Paris. Il accueille d'abord des prisonniers de guerre et des otages, dont certains seront fusillés au Mont-Valérien. Puis à partir de 1943 il devient l'antichambre de la déportation avant de servir de prison pour femmes en 1944.

Photographie, prise à la Libération, des casemates où étaient enfermés des détenus. Source: Les oubliés de Romainville un camp allemand en France (1940-1944) par Thomas Fontaine Editions Taillandier mai 2005.

Le 18 avril 1944 elle fait partie des 417 femmes  déportées de Paris gare de l’Est dans le convoi N° I.204. Elles transitent par le camp de Neue Bremm à Sarrebruck avant d'arriver au camp de concentration de Ravensbrück le 22 avril. Pour une raison non connue, Huguette MULLER ne rejoint Ravensbrück que le 23 juin. Alors que ses camarades déportées dans le convoi N° I.204 sont pratiquement toutes immatriculées dans les 35000, Huguette reçoit le N° 43226.

Le KL Ravensbrück est situé près de la ville de Fürstenberg à environ 50 kilomètres au nord de Berlin. Au total, plus de 120000 déportées d'une vingtaine de nationalités différentes sont passées par le KL Ravensbrück, le grand camp de concentration pour femmes du Reich. De là beaucoup d'entre elles sont transférées vers des camps et des centaines de Kommandos extérieurs disséminés dans toute l'Allemagne.
Les conditions d'existence à Ravensbrück sont tout aussi effroyables que dans les autres KL. De 1939 à 1945, on estime qu'environ 40000 déportées ont trouvé la mort dans ce camp.
Source: Livre mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.
 
Après  la quarantaine, elle reste au camp central de Ravensbrück et est affectée au Kommando du déchargement des trains et aux Blocks 23 et 4.


Elle est libérée le 24 avril 1945 à Ravensbrück par la Croix-Rouge suédoise.

Elle arrive à Malmö le 26 avril 1945 et est transférée au camp de réfugiés de Robertshöld à Göteborg où des soins appropriés lui sont prodigués jusqu'à son départ pour la France.

Source des documents ci-dessus: Archives Nationales Suédoises Statens Uttannings Kommission passbyran E  II 1:21.

A gauche: Carte de déclaration pour accélérer  le contrôle des passeports/Laissez-passer au départ de Suède N°190133.
A droite: Extrait de la liste des déportées rapatriées en France. 
Dans  son  livre "Ravensbrück" Germaine  TILLION  écrit: «Après le  23 avril  1945,  grâce  aux soins  intelligents  des  sauveteurs suédois, les prisonnières enlevées par eux  eurent une des mortalités  les plus faibles de tout  le sédiment concentrationnaire,  mais  pour  obtenir ce résultat ils nous gardèrent plusieurs semaines dans un centre de repos».
Note: Germaine TILLION, célèbre ethnologue résistante déportée NN à Ravensbrück N° 24588 est libérée de  Ravensbrück sur intervention de la Croix-Rouge suédoise en même temps qu’Huguette MULLER.
Document à droite ci-dessus: 
Extrait de la liste des déportées rapatriées en France. Source: Archives Nationales Suédoises.


Elle quitte la Suède le 12 juillet 1945 en avion de l'aéroport de  Göteborg à destination de la France et passe par le centre d'accueil de l'Hôtel Lutétia à Paris.
Source des documents ci-dessus: AFMD 75.

Selon le Service Historique de la Défense (Dossier GR 16 P 436915), elle  est homologuée en tant que Résistante au titre de la R.I.F. (Résistance Intérieure Française) et des D.I.R. (Déportés et Internés de la Résistance).



A son retour elle adhère sous le N° 481 à l'association "Ceux de la Mal-Coiffée" présidée par Maître Maurice TINLAND, un authentique résistant au mouvement "Combat". Il y fut lui-même interné et odieusement torturé. 

Sont attribuées  à Huguette MULLER

- la carte de Déporté Résistant le 5 juin 1953

- la carte de Combattant Volontaire de la Résistance le 14 décembre 1953

- la carte du Combattant le 25 février 1955

- la Médaille Militaire le 22 juin 1960

- la Légion d’Honneur  (Chevalier) le 21 avril 1974

Source du document ci-contre: Archives Municipales de Moulins 5 H 81.



Source des documents ci-dessus: Archives de la famille.

Elle milite pour la mémoire de la Résistance et de la Déportation en adhérant à la Fédération Nationale des Déportés Internés de la Résistance.Sa carte à droite ci-dessous est signée de la présidente nationale, Madame Geneviève DE GAULLE-ANTHONIOZ, résistante déportée le 31 janvier 1944 de Compiègne à Ravensbrück dans le convoi N° I.75. Elle est libérée en mars 1945 par la Croix-Rouge suisse.

Huguette MULLER sera élue présidente de la section de Roanne (42) de l'ADIR.


Source des documents ci-dessus: Archives de la famille.

Source du document ci-dessus: Archives de la famille.

ANNEXE 1:Témoignage écrit  de Madame Huguette FAVIER née MULLER:
«  A la déclaration de la guerre le 3.9.1939, les habitants de la zone frontalière le long de la Ligne Maginot furent évacués dans le centre de la France. Etant Alsacienne et ayant de la famille dans l’Allier à Dompierre-sur-Besbre je m’y suis réfugiée. Hélas l'occupant allemand nous envahit le 10 mai 1940 et il y eut la Ligne de Démarcation, la France coupée en deux. Je me trouvais en Zone Occupée. Les autorités allemandes installèrent une Kommandantur dans ce bourg. Mr le Maire est venu me solliciter n’ayant personne pour traduire les exigences de l’occupant pour réquisitionner bâtiments, logements qu’il s’octroyait d’office pour loger le chef de la Kommandantur, douaniers et soldats. Pour l’obtention d’un laissez-passer, il fallait faire la queue à la Kommandantur, remplir un questionnaire en indiquant le lieu, l’objet de la traversée. Beaucoup de tracasseries pour les paysans, car la Ligne passait au milieu du domaine, lequel se trouvait en Zone Occupée et les terres en Zone Libre ou vice-versa. Ils ne pouvaient oublier leur « Ausweis » laissez-passer, car les douaniers avec chiens sillonnaient tout le long. J’ai pu aider les passeurs, hélas tous morts, avec l’aide de la secrétaire de mairie, une Nancéenne, obtenir de fausses cartes d’identité pour établir des laissez-passer à des prisonniers de guerre, des Juifs clandestins qui fuyaient Paris, donner des informations aux résistants des lieux, prévenir le commandant du Réseau Hector-France Combattante de la venue de la Feldgendarmerie de Moulins pour perquisitionner et l’arrêter, car il avait son poste émetteur à la Maternité de Dompierre. J’ai pu détruire des lettres anonymes qui dénonçaient les passeurs et les gens qui écoutaient Londres. Tout cela jusqu’à la suppression de la Ligne et de la Kommandantur le 11 novembre 1942.
Hélas, en tant qu’Alsacienne et étant d’une classe soumise au travail obligatoire féminin, la Feldgendarmerie est venue me réquisitionner comme interprète à la prison de Moulins, la Mal-Coiffée. J’ai refusé. Menacée  de me renvoyer en Alsace annexée et de subir le service obligatoire comme toutes mes compatriotes de ma classe, lesquelles en Allemagne déblayaient les villes bombardées jusqu’à notre libération, me voilà à la prison au contact des résistants, lesquels venaient de la Nièvre, de l’Allier, du Puy-de-Dôme. Je servais de boîte à lettres à chacun des détenus résistants, ce qui m’a permis de prévenir des chefs de réseaux d’Alliance de Vichy, Thiers, Clermont, rassurer les familles, les prévenir du passage à la Mal-Coiffée, transmettre les mots d’ordre, apporter le linge propre et me confier les petits billets, messages des familles. J’ai vu passer des professeurs alsaciens de l’Université de Strasbourg repliés à Clermont, même une connaissance de mon village. Je pouvais mener à bien toutes ces activités quand la Milice ou la Gestapo n’étaient pas de passage. Les 3 gardiens de prison ainsi que leur chef étaient des soldats de la Wehrmacht et déjà d’un certain âge et me toléraient une certaine liberté pour apporter quelques réconforts à ceux qui avaient subi un interrogatoire musclé et traumatisant par la Gestapo à Vichy ou Clermont. Un médecin était autorisé une fois par semaine à ausculter les malades et prescrire les remèdes que je me chargeais de leur apporter. Après le parachutage de Beaulon et Chapeau, ma grande déception fut l’arrestation du groupe de maquisards que je connaissais tous. A force de plaider avec acharnement leur innocence, ils ne passeront que 3 mois à la Mal-Coiffée et furent libérés. Ils eurent beaucoup de chance d’avoir été arrêtés par la Gestapo de Moulins et non par le tortionnaire Geissler, chef de toute la région Allier, Puy-de-Dôme, Corrèze. Du groupe il n’y eut qu’une dame, Mme Gouby, à être arrêtée et déportée. Elle ravitaillait les maquisards. Son mari, son fils étaient pendant la Ligne de Démarcation des passeurs connaissant bien tous les lieux sûrs entre Dompierre et Saligny. J’ai souvent eu à plaider leur cause à cette période. J’ai retrouvé Mme Gouby à Ravensbrück ainsi que quelques-unes passées à la Mal-Coiffée, qui comme moi ont eu le bonheur de s’en sortir de cet enfer nazi malgré toutes les souffrances, les privations, la faim et le dur travail dans le froid glacial de l’hiver 1944-45.
Notre jeunesse de résistants nous permettait d’être inconscients dans les risques que nous encourrions pour protester contre ce régime d’occupation que nous refusions, n’ayant plus de liberté. Je n’avais qu’un désir, d’apporter ma petite participation afin de reconquérir notre « Liberté » qu’à l’époque sous la botte de l’oppresseur n’avait plus de prix. J’avais gardé l’espoir et la foi dans l’avenir et la Paix".


ANNEXE 2 : Témoignage de Claude GOBERT
Capitaine de la France Combattante
Carte de Déporté Résistant N° 1 011 00648

« J’ai connu Huguette MULLER dite « MUGUETTE », actuellement épouse FAVIER, alors que j’étais détenu à la prison de Moulins où j’ai été en cellule du 19 avril au 25 septembre 1943.
A une période que je ne saurais fixer exactement, courant JUIN , il me semble, Huguette MULLER est entrée au service de la Prison comme interprète.
Immédiatement elle a pris contact avec tous les prisonniers arrêtés pour fait de résistance.
Pendant mon incarcération, même en cellule, elle m’a communiqué toutes nouvelles et tous faits pouvant nous intéresser et, grâce à son dévouement à la cause de la Résistance, j’ai pu correspondre avec mon frère, mon neveu, ma sœur, détenus eux aussi.
Le premier est mort en déportation à FLOSSENBÜRG ; le deuxième a été fusillé à LUDWIGSBURG ; ma sœur fut libérée.
Bien qu’isolé, me trouvant en cellule, j’ai pu, avec le concours d’Huguette MULLER, faire passer tous les mots d’ordre nécessaires à l’époque et faire prévenir nos amis extérieurs résistants avec qui je pouvais ainsi rester en relations.
Je précise qu’avant de me fier à Huguette, j’avais appris de source sûre, ce qui d’ailleurs a dû être confirmé d’autre part, qu’elle avait rendu des services très importants à DOMPIERRE où elle a laissé le souvenir d’une excellente Française, dévouée à notre cause.
Prise en flagrant délit par les Autorités Allemandes, alors qu’elle aidait nos camarades résistants dans cette même prison, elle a été déportée à RAVENSBRÜCK ».

Témoignage transmis par la famille et authentifié par la mairie de Roanne (42) le 7 juillet 1952.



"Le rayon de soleil des prisonniers" s'est éteint le 21 janvier 2016 à la résidence "Quiétude" de Riorges (42), mais son souvenir continuera de briller en nos mémoires.

Sources:
- Archives Départementales de l'Allier  1864 W 1 sous le nom de FAVIER Eugénie

- Archives de la famille

- Archives Municipales de Moulins 5 H 81,

- Archives Nationales de Suède

- Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains

- Entretien de l'AFMD de l'Allier avec Madame Huguette Favier née Muller Eugénie

- Etat civil de Colmar (68) et de Dompierre-sur-Besbre (03)

- Livre mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation Editions Tirésias 2004

- Monceau Yvonne Une prison militaire allemande à Moulins: "La Mal-Coiffée"  Crépin-Leblond  Editeur 1945

- Service Historique de la Défense (Dossier GR 16 P 436915)

- Témoignage écrit  de Madame Huguette  Favier née Muller Eugénie

- Tillion Germaine dans Revue d'Histoire de la 2ème Guerre Mondiale N°15-16 1954, Ravensbrück Editions Le Seuil 1988

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